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Enfin, il s’agit de faire sa valise et son sac. Les traîner du point A au point B. Apprendre les noms des arrêts de métro, bus, tram, tuktuk. Quel est le supermarché le plus économique dans un rayon d’un kilomètre. Apprendre à dire “par carte merci” (“mit karte bitte”, “con tarjeta gracias”, “pago con carta”, “com cartão obrigada”, “met creditcart bedankt”, “ক্রেডিট কার্ড সহ ধন্যবাদ”). Choisir le meilleur banc pour boire une coca zéro et fumer une clope, savoir à quel clochard faire confiance, sans passer en petite bourgeoise prétentieuse.
Quand on parle du café, j’ai compris que tout le monde avait raison: on ne le fait bien qu’à Naples. Cela me semblait une banalité stupide, réactionnaire, presque offensive, jusqu’à ce que j’ai vraiment commencé à voyager. J’ai bu du café con leche espagnol, l’imbuvable et trop cher café crème berlinois et le cortado argentin. J’ai goûté chai latte payés six euros, allongés français à deux euros 50 et cafés en filtre danois. Et bien, ce n’était jamais ce café: amer, crémeux, dense, un peu brûlé et déjà sucré. Au Maroc le café serait mieux, mais si tu ne bois pas le thé à la menthe brûlant et hyper sucré tu n’es qu’un idiot, en plus d’être touriste.
Ne pas essayer les spécialités locales est reconnu parmi les crimes internationaux, du moins selon ceux qui évitent soigneusement de les appeler “vacances”, qui en font un travail à vendre aux autres, un choix de style, comme ces horribles pantalons ethniques de squat, une collection d’endroits à écarter en tris à scala quaranta pour impressionner une table d’inconnus ou un badge pour orner son profil Tinder. Une info sur moi? J’aime voyager, on écrit, comme s’il s’agissait d’un style de vie.
Beaucoup d’allers et beaucoup de retours, et bien les choses que j’ai vraiment apprises sont peu nombreuses. La première, celle du café, puis la conscience de ne jamais changer, à la limite empirer, devenir coriaces dans ses propres convictions, fanfarons face aux inconnus rencontrés à l’étranger, persuadés d’avoir tout compris par rapport aux autres restés à la maison.
Le pire qui puisse arriver est de se plonger dans l’identité de ces villes qui désormais l’ont perdue, comme ceux qui partent en Erasmus à Berlin, mais c’est comme si on continuait à y vivre à jamais, ou du moins comme en témoignent ceux qui l’affichent avec un bonnet laissant les oreilles découvertes, comme ceux qui insistent pour dire qu’à Bologne on s’assoit à Piazza Verdi, bien coupée en deux par un chantier stratégiquement infini, ou qui soutiennent qu’on peut boire du café seulement et exclusivement à Naples, après l’avoir goûté ailleurs.
Je rêve d’y retourner, à Naples, seulement le temps d’un déjeuner, le dimanche, couronné par un café ristretto. Je voudrais y retourner rien que pour le meilleur rituel que cette ville a à offrir. Cette ville-ci est le cimetière de la personne que j’étais, plus déprimante que le café dégueulasse des bars gérés par des chinois qui peuplent le reste des villes d’Europe. Je serai morte aussi, au moins un peu, si j’arrête de ressentir la nostalgie de la maison, de n’importe quelle maison.